Chapitre 92 – Le réveil
Jeudi 14 Mars 2013
La route est longue. Je sens l’épuisement me gagner mais je ne peux me résigner à m’arrêter. Au loin, l’horizon m’appelle. Le soleil couchant m’hypnotise, m’ordonne de venir à lui. L’herbe sous mes pieds est encore chaude, signe d’une belle journée qui se termine. Mes orteils frôlent les brins verts avec liberté et entrain. Le contact de la nature avec ma peau me procure une sensation de bien être fort agréable. Une légère brise se lève pour amener un vent de fraicheur pour signaler que l’astre de lumière va laisser place à notre belle lune bienveillante. Une nouvelle soirée est en train de naître.
Autour de moi, il n’y a que l’infini. Une plaine à perte de vue où seule la couleur de la chlorophylle domine. Une étendue de verdure habitée par les souffles du vent. J’interromps ma chevauchée pour sonder le paysage qui m’entoure. Je suis seul mais cela ne me gène pas. Au contraire, j’ai l’impression de nager dans une plénitude sans égale. Soudain, un mouvement étranger m’alerte. Ce n’est pas du fait de mon corps mais celui d’un autre. La solitude a disparue pour laisser place à un nouvel être au milieu de cette surface verdoyante.
La présence est derrière moi. Elle respire. Son souffle vient s’écraser, par intermittence, sur ma nuque. Curieux et à la fois apeuré, je me tourne dans sa direction. Elle me sourie. Sa nudité m’émerveille. Son corps brille de milles courbes onctueuses. Ses lèvres se mettent à trembler puis s’articule dans un ballet mélodieux pour prononcer un mot : « Drake ». La sonorité de sa voix déclenche dans mon cœur un torrent d’amour. Cette femme est celle qui m’apporte l’euphorie. Elle est la raison de mon existence. Elle approche sa bouche délicate pour rencontrer la mienne. La distance se rétrécie…
CLAC !
L’obscurité a envahi mon univers apaisant. L’élue de mon cœur a disparue. Il fait froid. La peur me gagne et je sens que le bonheur s’est envolé loin de moi. Le vent se déchaine et des bourrasques me font perdre l’équilibre. J’entends des gens qui rient. C’est mon père et ma mère. Leur visage est déformé par un sourire carnassier. Ils n’ont plus de bouche. La peau ne recouvre que le front et le tour de leurs yeux. Le reste est à vif. Du sang dégouline entre leurs dents à chaque éclat de rire. J’ai envie de pleurer mais je ne peux pas. Le Clébard m’en empêche. Il hurle à la mort.
CLAC !
Des chants virils. Une joie collective. Mon décor vient encore de se transformer. Mes parents sont retournés dans le monde des morts pour laisser place à une foule en délire. Quelque chose me dérange : le silence. Je peux observer une foule en liesse qui exprime sa gaieté par de cris puissants mais le son ne parvient pas jusqu’à moi. Je suis devenu sourd et je ne peux partager ce bonheur.
Les décibels atteignent soudainement mes oreilles. Un bruit sourd et horriblement fort. Le sol sous mes pieds s’effondre. Je suis happé par le vide. Les visages heureux deviennent hideux. Leur regard devient vitreux et leur langue pend tel des chiens assoiffés. La chute est longue. Interminable. Je n’entends que des cris de douleurs. J’entends des femmes pleurer. Au loin un murmure répétitif croît, je reconnais la sirène des pompiers. Deux phares lumineux flottent dans ma direction. Un camion rouge volant est en train de me foncer dessus. En apesanteur, je ne peux l’éviter. J’aperçois son conducteur. Au lieu de sa tête, il y a le drapeau de Charlton qui flotte dans le vide. Je sens que je vais mourir.
CLAC !
Une lumière violente me brule la rétine. Je sens une chaleur envahir mon corps. Puis la douleur s’empare de mon visage. Elle disparaît.
CLAC !
Puis réapparait. Mes doigts palpent un tissu doux. Je ne suis plus dans ce monde où le bonheur et la violence se mêlent. C’est différent, presque réel.
CLAC !
Cette fois-ci, la douleur est plus intense. Le Clébard n’aime pas ça. Je sens que cela démange. Je ne peux pas lui laisser le contrôle. Je dois comprendre et gérer la situation par mes propres moyens. Je sens que mes yeux vont mieux. Après un effort considérable, mes deux paupières s’ouvrent.
Un homme avec un masque rouge me sourit. Je lève ma tête pour mieux le contempler. Au fond, Judith est empalée sur un mur, nue et recouverte de sang. A ses cotés, la tête de mon père et de ma mère reposent sur une étagère. L’homme au masque se met à parler :
« Bienvenue parmi nous, mon petit Drake ! »
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