Chapitre 86 – Le speaker
Mardi 26 Février 2013
Speaker c’est un métier qui ne s’apprend pas comme cela. Julian est le mieux placé pour en parler et il en est très fier. Etre la voix d’un stade est une véritable mission, c’est indispensable pour qu’une enceinte remplie de ses supporters s’embrasent. C’est inévitablement inévitable. Julian en est convaincu.
Il a trente six ans et il est père de deux filles. L’une est âgée d’une douzaine d’année, l’autre vient à peine de souffler sa sixième bougie. Il est très fier de ses deux gamines. Elles sont présentes tout le temps avec lui, que ce soit en fond d’écran sur son smartphone ou bien en photo dans son portefeuille. Il les adore et donnerait tout pour elle. Mariée depuis dix ans, il se balade dans une vie sentimentale plutôt heureuse. Son épouse, Maria, est celle qui lui fallait. Elle est toujours là pour lui. Elle l’aime et c’est réciproque. Bien sur, leur couple traverse quelques crises de temps en temps. Cela les a toujours rendus plus fort. En gros, Julian est un homme comblé et heureux.
Plombier à son compte, la crise n’a pas été un frein pour son activité artisanale. Les clients ont toujours des problèmes de chauffage ou de tuyauterie. Problème économique ou pas, les conduits reste et resteront toujours capricieux. Julian compte bientôt agrandir son entreprise. Il a prit la décision d’embaucher son premier salarié. Cela fait un an qu’il tergiverse à ce sujet mais il croule sous le boulot. Il ne compte plus ses heures et surtout le temps commence à lui manquer pour endosser son costume de speaker. Il n’est pas prêt à sacrifier cette activité qu’il aime tant. C’est une drogue dont il ne peut se passer. Voilà pourquoi il s’est enfin décider à embaucher. Uniquement pour être toujours présent dans l’enceinte de Charlton.
Les Addicks le guide depuis qu’il est tout petit. C’est le club de sa vie. Il n’a jamais pu espérer une carrière de joueur professionnel car il n’est tout simplement pas fait pour courir derrière un ballon. C’est un naze sur le terrain. Il ne sait pas se servir habilement de ses pieds. Il l’a vite comprit, ce qui lui a permit de réaliser qu’il possédait un vrai talent ailleurs : dans sa gorge.
Sa voix est unique. Elle est capable de fédérer, de réunir, d’apaiser et de révolter. Ce don lui est apparu lorsqu’il a remplacé son beau-frère sur le marché. Vendeur de vernis à bas prix, il a du faire appel à Julian pour le remplacer après qu’il se soit cassé la jambe après un accident de voiture. Julian s’est exprimé et les ventes ont explosé. Ce jour là, un homme se baladait parmi les stands avec sa famille. C’était Michael Slater, le président de Charlton. Mécontent du travail de son speaker du moment, il a trouvé la voix de Julian à la hauteur de son stade et il lui a proposé le poste.
Julian a réussi sa période d’essai sans aucune difficulté. Ce poste était pour lui. Il sait qu’il est chanceux. Tout lui réussi, modestement. Il sait qu’il ne fera jamais fortune. Il ne court pas après l’argent donc cela l’importe peu. Pour être heureux, il faut se contenter de ce que l’on a et de vivre à la hauteur de ses moyens. Julian ne violera jamais ce principe qui est à la base de son bonheur. Simple mais efficace. Pour lui, il est donc un homme très chanceux car la vie lui sourit comme il l’entend.
En revanche, il n’aurait jamais cru que cette belle étoile qui flotte au dessus de sa tête brille aussi fort aujourd’hui. L’argent va lui tombé dessus alors qu’il n’a rien demandé. Une opportunité qui se résume par : être au bon endroit au bon moment. Voilà ce qui est en train de se passer en ce moment. Son smartphone est en mode caméra. Le voyant rec est actif sur l’écran tactile. Les millions de pixels qui flottent sur ces quelques centimètres carrés révèlent un spectacle ahurissant. Le stade pousse des cris d’horreur, le public est en état de choc. Non pas parce que Charlton vient d’obtenir le nul contre Millwall lors d’un match acharné, mais par ce qui se déroule derrière les buts de David Forde. L’arbitre vient de mettre un terme à la rencontre depuis dix minutes.
Avant que l’arbitre ne porte le sifflet à sa bouche, Julian a annoncé le temps additionnel, comme d’habitude. Cependant, il devait réaliser la promesse qu’il avait faite à sa fille, présente dans le stade. Elle a été sélectionnée pour être l’une des ramasseuses de balle. Fier de sa fille, il s’est engagé à lui prêter son micro pour qu’elle annonce elle-même la fin de la rencontre. Il sait qu’il peut le faire et il sait surtout que le public va aimer. C’est pour cela qu’il s’est retrouvé au cœur de l’évènement, au plus près de l’action, derrière le but du portier des Lions.
Un déchainement de violence. Un tonnerre de cris parsemé de coup éclair. Une bagarre générale. Sur l’écran de son téléphone apparaît un visage ensanglanté. Celui de Judith.
Millwall est quatième.
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